Japon – Une journée à la ferme Komeyakata, ça ressemble à quoi ?

Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais une cerise. Ce rêve n’avait rien de surprenant. 

En travaillant comme volontaire à la ferme Komeyakata à Murayama (petite ville située dans la préfecture de Yamagata), j’ai compris que je pouvais rester en activité bien plus longtemps que je ne le pensais. Les petits plaisirs du quotidien ont fini par prendre une place bien plus grande : 

  • « Oh oui génial une pause thé ! »
  • « Ooooh que cette cerise est délicieuse »
  • « Putain ce qu’on est bien, allongée sur le tatami »
  • « Il est 13h, youhou plus que 4-5 heures ! »
  • « Haha, il pleut mais je suis à l’abris sous les arbres ! »
  • « Qu’il est beau, ce ciel qui enlace la montagne. »
  • « Sérieux ? Demain on commence à 5h ? Trop bien ! »

Laissez-moi vous faire découvrir la vie d’un fermier japonais à travers une de mes  journées. 

Laissez-moi vous montrer que le temps est relatif, qu’il est possible de le défier et de l’aimer d’autant plus. 

Laissez-moi vous écrire un article aussi long qu’un jour de travail. Si vous parvenez à le lire en entier sans vous endormir avant la fin, c’est que vous êtes probablement fait pour la vie de fermier.

A noter que je suis arrivée pendant la période la plus intense de l’année : celle de la cueillette des cerises. Normalement, les journées ont des pauses un petit peu plus longues et commencent une heure plus tard. 

3h30. Le réveil sonne, silence dans la maison. Certaines lumières sont déjà allumées : celles de l’évier à l’extérieur pour aller se brosser les dents. Parfois, on peut y voir une petite grenouille matinale s’y promener. La fatigue fait qu’il m’arrive de rester un peu trop longtemps à la regarder. 

On se dit bonjour en chuchotant, c’est autant pour ne pas réveiller les enfants que pour éviter un réveil trop agressif. 

4h – 6h30. Arrivés près des serres, nous nous armons tous de deux petits paniers : un pour les cerises parfaitement rouges (qui seront vendus), un autre pour les imparfaites (qui deviendront de la confiture). Car oui, c’est triste à dire mais le moindre petit défaut et la cerise devient invendable. 

Comme chaque matin, je m’émerveille des couleurs peintes sur le ciel et de la lumière dorée qui traversent les cerisiers. En voilà un détail qui donne envie de se lever tôt. 

La cueillette est un processus qui demande une patience aiguisée. La mienne s’est améliorée jour après jour. Chaque arbre doit être fait branche par branche. Nous avons tous une cerise qui fait en guise d’exemple. Nous devons uniquement prendre celles qui sont assez rouges. Les autres restent accrochées sagement et tentent de rougir encore un peu plus. 

Cueillir, c’est aussi aimer grimper et s’aventurer dans les plus hauts sommets. Une branche peut faire plusieurs mètres de longueur et aller jusqu’à 4-5 mètres de hauteur maximum. Atteindre la cerise qui se cache tout au bout de la branche est  particulièrement satisfaisant. 


6h30 – 7h30.
 L’heure du petit déjeuner a sonné. Les ventres sur pattes descendent les échelles, ôtent leurs paniers et rejoignent avec légèreté la grange près des cerisiers. Cette grange est le QG pour se retrouver lors des pauses et manger ensemble. Les enfants nous rejoignent pour déjeuner avant d’aller à l’école. 

C’est un moment reposant qui permet de se réveiller complètement. On entend les enfants rirent avec leurs parents, on prend un thé chaud, on papote et fait des bêtises. 

Comme nous ne retournons pas à la maison avant la fin de journée, nous avons tous une deuxième brosse à dent attitrée. En mode camping, on crache sans gêne notre dentifrice dans l’herbe à côté. La mienne est la deuxième verte en partant de la gauche, c’était la première fois que j’écrivais Lili en hiragana !

7h30 – 9h30. Nous sommes repartis pour une intense cueillette. Les esprits de chacun sont plus éveillés, les conversations se font plus nombreuses et le temps s’accélère. Je joue à cache-cache avec les cerises et me crée des scénarios stupides dans ma tête. Une cerise parfaitement rouge, immobile, silencieuse, se dissimule derrière une grappe pas encore mûre dans l’espoir de ne pas se faire enlever. Mais c’est trop tard, je l’ai vu. Elle ne peut pas s’enfuir. Elle se rappelle alors qu’elle n’est qu’une cerise, elle n’a pas de jambes pour courir plus vite que ma main. J’invente peut être des histoires stupides, mais cette cerise l’est tout autant en ayant pu imaginer une seconde qu’elle pourrait m’éviter.

9h30 – 9h45. Un petit pipi, un deuxième thé, un biscuit, un soda, une micro sieste. Chacun se lance dans son activité favorite. 

Pour aller faire pipi, il y a un vélo qui ne sert qu’à cela : the Toilets Bicycle. Pas le temps de marcher, deux minutes en pédalant (plus ou moins vite si l’on est pressé), et l’on arrive aux toilettes locales pour les fermiers du coin qui n’ont pas le temps de rentrer chez eux. C’est toujours  propre, il y a toujours du PQ, un vrai bonheur. 

9h45-12h. Probablement le moment qui m’ennuie le plus : le tri des cerises par taille. A la recherche de la perfection, les boites vendues contiennent des cerises rangées régulièrement. Une telle régularité demande à n’avoir que des cerises de la même dimension : M, L, 2Lpetit, 2Lgros, 3L. Il faut les mesurer, une par une, sans les casser ou les faire tomber. Un travail précis des plus hypnotisants. Par chance, Nao, une des fermières, est passionnée de (bonne) musique. Le tri des cerises m’a permis de découvrir une quantité de nouveaux groupes. Une fois, j’étais si fatiguée que j’ai fait tomber une boite entière de cerises. A bout et la gorge serrée, j’étais perdue entre la culpabilité de les avoir faites tomber et l’énervement. « Putain de cerises de mes c*******. » Tout le monde l’a constaté malgré ma tentative de le dissimuler, et nous avons eu le droit à un break général (en réalité, je n’étais pas la seule à être exterminée). 

12h – 13h15. Similaire au petit déjeuner, le repas du midi est une grande pause. Cette fois, moins de bavardages, une sieste s’impose pour tout le monde. C’est au milieu des cerisiers que j’ai pris l’habitude de m’assoupir une bonne vingtaine de minute. J’ai appris à ne pas trop dormir pendant la sieste. Au départ, je dormais beaucoup trop. J’avais la sensation au réveil de m’être transformée en un genre de légume trop cuit et mou pour pouvoir faire quoi que ce soit le reste de l’après-midi. 

13h15 – 14h30. Fin du tri. La dernière ligne droite de la journée. L’instant où je m’imagine être un genre de mafioso pervers en train de torturer quelqu’un. Jouissant de ma position, je le force à trier des cerises sans jamais lever la tête, jusqu’à ce qu’il passe aux aveux. « Tiens, 500kg kilos pour aujourd’hui. Tu n’en peux plus hein ? Alors dis-moi où se cache ce salopard d’Antonio. » 

14h30 – 17h. Il est temps de s’occuper des autres plantes. Passées au second plan pendant la saison des cerises, la ferme s’en occupe si le temps restant dans la journée le permet. Il y a les mauvaises herbes à retirer dans les rizières, les feuilles à ôter dans les plantations d’aubergines, les haricots à planter, les pastèques à surveiller… Je préfère amplement ce type d’activités, plus physiques et du coup moins ennuyantes que la sélection par taille des cerises parfaitement rouges. 

17h – 17h30. Retour à la maison, les volontaires s’installent dans la cuisine et sont de mission confiture. Notre rôle est de dénoyauter  les cerises imparfaites. Ces dernières finiront en sirop, probablement étalées sur une crêpe et entourées de crème chantilly. C’est quand même plus fun que de finir serrer dans une petite boîte pendant plusieurs heures. 

17h30 – 21h. La douche. Ce petit moment éphémère proche d’un plaisir plus secret. Si j’osais, j’y passerai bien plus de temps. Une récompense après une longue journée de travail, l’équivalent d’un thé chaud, d’un soleil levant, d’une douce brise matinale. Ensuite, moment de détente, on me propose un verre de saké, je suis si fatiguée que je me sens déjà pompette après quelques gorgées. Je ris pour rien avec Nao-chan. On mange un bon repas, on rit encore. Vers 20h30, ma barre d’énergie est à zéro. J’ai envie de rester encore un peu à discuter avec tout le monde, mais je sais que je ne tiendrai pas le coup le lendemain. Il est temps d’aller me recharger pour pouvoir refaire la même journée. 

En conclusion, une journée de travail dans une ferme, c’est vraiment une JOURNÉE. Toutes les heures de la journées sont optimisées pour pouvoir s’occuper de la ferme. Il n’y pas de temps off, excepté pour manger et récupérer. 

Yoichiro, un des fermiers, m’a même parlé du farmer high. Sensation, après plusieurs jours de travail non stop, d’être défoncé. Perte de la notion du temps et des jours, facilité à rire pour rien, émerveillement face au moindre petit détail. J’étais perplexe, mais j’ai fini par ressentir la même chose et j’ai compris ce qu’il voulait dire.  

Félicitation à vous, vous avez lu l’article en entier. C’est dans vos gènes, il est temps de penser à une reconversion. Patient, tenace, curieux et plein d’énergie, vous avez toutes les qualités requises pour devenir fermier. A quand votre tour ? 

Et vous, à quoi ressemblaient vos journées comme volontaire ? Est-ce que cette expérience vous intéresserait ?


L’article vous a plu ? Vous avez des suggestions ? Des idées ? Votre soif de découverte n’a pas été assouvie ? N’hésitez pas à me poser des questions où simplement à échanger avec moi, c’est avec un intérêt vif que je vous répondrai !

🙂

A très bientôt, mes chers mignons et adorables petits lecteurs

Votre dévouée Lili-chan

 

 

1 response to Japon – Une journée à la ferme Komeyakata, ça ressemble à quoi ?

  1. Leib Michèle says:

    bravo il faut avoir la santé dis donc les journées sont vraiment bien remplies! mais tu as l’air de t’éclater! bizzzz

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